Faire entrer une caméra en prison n’est pas une petite affaire. Dans son court métrage “Avec mon petit bouquet” produit par mille et une films, Stephane Mercurio nous montre l’entrée d’ une jeune femme en blanc, qui souhaite passer avec son bouquet de fleurs par les portiques de sécurité. Cela sonne plusieurs fois, jusqu’à ce que le gardien fasse enlever les chaussures. La scène jouée par Zazie qui vient épouser son détenu de mari (l’ex syndicaliste des Contis, Xavier Mathieu, excellent dans le rôle)sonne juste, parce que documentée. Toute entrée en prison d’un regard extérieur se confronte à cette difficile acclimatation. La prison est un lieu construit pour enfermer, écarter de la société, “ accomplir “une peine” odonnée par un tribunal. Le portique électronique, c’est la frontière entre eux et nous. Au delà, on est “à l’ombre”. Ce sont les zones d’ombre de cette frontière qui sont en question dans le documentaire de Stephane qui sort en salle cette semaine. La réalisatrice a pu poser sa caméra dans les pas des contrôleurs des lieux de privation de liberté. Ils ont accès aux détenus et aux gardiens, aux directeurs et aux infirmiers. Dès le début, on est saisi par la qualité d’écoute des contrôleurs, la qualité de leur relation aux détenus. Ils sont là pour constater, enquêter sur le non respect des réglements, les atteintes éventuelles aux droits de l’homme. Leurs rapports seront transmis aux administrations concernées. Est ce que cela sera suivi d’effets? C’est une autre question et pendant le film on se met a compter : 30 contrôleurs pour 65 000 détenus. Ce qui compte, dans le film, c’est que ces contrôles nous permettent un regard neuf sur la prison qui n’est pas celui auquel la télévision nous avait habitué, fait de visites rapides avec des visages floutés, de paroles qui paraissent volées ou “clichés”. Ici, ni apitoiement, ni voyeurisme. Force du documentaire quand il trouve la bonne distance, le temps d’écouter et installe une relation à trois : le contrôleur, le détenu et le spectateur. Quand le contrôleur entre dans une cellule, il déplie le mètre pour mesurer la surface. Quand il interroge les détenus, ce qui surgit va à l’essentiel, au delà de l’application des réglements : l’absence d’espoir « On paie nos erreurs, mais ne nous accablez pas davantage ; si vous tuez l’espoir, vous tuez l’homme. Il ressort encore pire. Vous créez des fauves ! » crie l’un d’eux. Avec cette absence de sens donné à la peine de prison, on assiste à un basculement infernal dans l ‘effacement des personalités à coups de camisoles chimiques. Quand l’ombre est trop forte, c’est le tunnel de la disparition. L’absence de relations, quand on entend un detenu appeler un gardien qui ferme le quartier une fois le dernier repas distribué. Une feuille de papier glissée par la porte s’agite en vain. Le contrôleur lui même est filmé à la fin, enfermé, derrière la grille, attendant qu’il y ait quelqu’un pour le voir de l’autre coté de la caméra de surveillance. Parmi les grands films sur la prison, il y eut celui de Frederic Pottecher dans les années soixante, conçu spécialement pour faire évoluer l’opinion publique sur l’état désastreux du système pénitentiaire. Le pouvoir gaulliste s’ orientait alors vers la construction de nouveaux établissement comme Fleury Mérogis. Aujourd’hui, la prison est le dernier souci de ces élections présidentielles. C’est pourquoi il est urgent d’ aller voir ce film et de le faire voir .
A l’ombre de la République “ Un film produit et distribué par Iskra/ co production Canal plus. Diffusé en salles de cinéma depuis le 7 mars. lien vers le site : http://www.alombre.fr/
Photographie : Grégoire Korganow
Droit a l’image des détenus :
Un autre film sur la prison, le “Déménagement”, produit par Candéla, réalisé par Catherine Rechard attend toujours d’etre diffusé à la télévision. L’administration pénitentiaire a interdit sa diffusion sur les écrans tv en vertu d’un article de loi qui a pour but de protéger les victimes. On voit là encore le souci d’effacer jusqu’aux visages des détenus adultes qui prennent le risque que leur image et leur parole circulent librement. Jean Marie Delarue, délégué général du contrôle des lieux de privation de liberté commente cet article de loi et son interprétation souvent abusive et discrétionnaire par l’administration pénitentiaire :
“Les personnes détenues ne sont pas, durant leur détention, dépossédées de leurs droits fondamentaux. Mais on remarque que leur droit à l’image est bousculé, de manière d’ailleurs contradictoire : d’un côté l’administration pénitentiaire le méconnaît en réclamant le « floutage » a priori et systématique de ceux qui acceptent pourtant de parler à visage découvert ; d’un autre côté, les médias le méconnaissent en faisant étalage « d’affaires » judiciaires sans se préoccuper de l’accord des personnes en cause qui, le CGLPL est bien placé pour le percevoir dans ses visites ou dans les lettres qu’il reçoit, en subissent en détention des conséquences parfois très graves. En effet, la télévision, un des vecteurs cardinaux de l’information, rythme la vie dans l’univers clos de la prison. Et c’est avec une puissance démultipliée que ce qui se passe « dehors » se répercute et se transpose « dedans ».
Pourtant, le législateur de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 a concilié, par son article 41, ce droit à l’image des personnes condamnées et le caractère insupportable de l’image que pourrait avoir la diffusion, notamment pour les victimes, du visage d’un criminel. Selon l’article 41, l’administration ne peut s’opposer à la diffusion de l’image d’une personne détenue que si elle a des motifs de croire que cette diffusion va provoquer des difficultés au regard du respect des victimes ou de l’intérêt du détenu lui-même.”.
L’administration pénitentiaire « peut » s’opposer. Elle n’en a pas l’obligation. Si aucune des raisons prévues par la loi pour refuser n’est justifiée, elle ne le doit pas. Pourtant, l’administration pénitentiaire continue d’exiger le « floutage » des visages des personnes détenues condamnées dans les conventions qu’elle fait signer aux opérateurs, ces mêmes visages qu’on voit bien s’afficher sur de nombreuses chaînes de télévision. Alors avant d’y procéder, faisons simplement ce que la loi nous impose : demander aux personnes concernées leur accord. A l’inverse, si des personnes condamnées souhaitent vraiment s’exprimer à visage découvert, pourquoi les en empêcher dès lors que le respect dû aux victimes et la sécurité ne s’y opposent pas ? Pourquoi ne pas leur laisser ici une autonomie ?
C’est pourtant exactement ce que le législateur de la loi pénitentiaire a fait : redonner aux personnes condamnées leur droit à l’image et ne s’y opposer d’autorité que « sous la seule réserve du respect de la dignité humaine ». Pouvoir exercer son droit à l’image, c’est reprendre possession de soi ; c’est participer à un premier acte de sa propre réinsertion. “
Jean-Marie Delarue. (extrait dossier de presse du film de Stephane Mercurio)








